Reprendre après une blessure en escalade
Double rupture des ligaments croisés. Et la décision, contre l'avis de tous, qui a sauvé son comeback.
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Décembre 2021. Naïlé Meignan vient de redevenir championne du monde jeunes et se projette enfin sur une vraie saison senior. Et là : rupture des ligaments croisés. Six mois de rééducation. Elle relance la machine. Et sur une sortie vélo banale, elle se refait le même genou.
Cette deuxième partie d'interview est celle qui m'a le plus appris. Parce qu'une blessure, ce n'est pas une pause dans une carrière. C'est souvent là que se forge le mental de compétition. Voici comment elle s'y est prise.
« Naïlé, ce n'est pas que l'escalade »
Première rupture. Ce qui la tient, c'est une chose qu'elle avait construite avant la blessure, pendant son année de pause :
« J'avais ce truc de : l'escalade, ce n'est pas toute ma vie. J'ai aussi d'autres projets à côté. Cette blessure va me prendre du temps, je vais pouvoir en profiter pour avancer sur les autres parties de ma vie. »
Naïlé est étudiante infirmière en parallèle du haut niveau : elle a toujours voulu travailler dans la santé. Et elle mesure très bien ce que cette architecture-là lui a permis :
« Si j'avais eu une blessure aussi importante avant mon année de pause, je ne l'aurais pas du tout vécue comme ça. Naïlé, à cette période, était égal escalade. Après mon année de pause, Naïlé, c'est égal pas que escalade. »
Attention au contresens : il ne s'agit pas de dire que l'escalade n'est pas importante. Il s'agit de son équilibre : « Ce n'est pas l'escalade au-dessus, en dessous un peu les études, en dessous ça, et ça. C'est toute l'énergie autour qui fait que je suis moi. Et tout est important. »
Je vois beaucoup de jeunes athlètes se définir entièrement par leur projet de haut niveau. Et c'est extrêmement limitant : ils se frustrent, ils s'empêchent de faire des choses, ils ne s'autorisent rien à côté. Quand je lui demande si c'est justement en étant alignée avec toutes ces parties d'elle qu'elle est la plus performante en escalade, la réponse est nette : « Oui, je pense vraiment. »
Pourquoi la deuxième blessure est plus dure que la première
Juin 2022. Sortie vélo. Même genou. Et son explication de ce qui rend cette deuxième fois si difficile est d'une justesse rare :
« Quand tu vis un événement nouveau, tu es dans l'adaptation. Tous les jours tu t'adaptes, tu gères tes émotions, ta douleur. Et vu que tu le fais au jour le jour, ça avance petit à petit sans que tu sois hyper conscient de ce que ça demande. Sauf que la deuxième fois, tu as totalement conscience de ce qui va t'arriver, psychiquement et physiquement. »
« J'en ai bavé pendant six mois, et je vais recommencer à zéro. Et je sais exactement par tout ce que je vais passer. C'est ça qui était vraiment très, très dur à vivre. »
Ce qui la fait tenir, c'est la flamme rallumée pendant son année de pause : « Je l'ai fait une fois, je suis revenue après un an de pause. Je l'ai fait une fois après un croisé. Je vais continuer jusqu'à ce que je regrimpe. »
La décision que tout son entourage désapprouvait
Voilà le passage le plus contre-intuitif de l'interview. Elle se blesse en juin 2022. Elle se fait opérer seulement en septembre. Deux à trois mois de retard volontaire.
« C'était trop dur à vivre, je ne pouvais pas repartir dans un nouveau cycle de croisés tout de suite. Il m'a fallu quelques mois pour me dire : là c'est un premier essai loupé, il me faut une petite pause avant de reprendre pour un deuxième essai. »
Le raisonnement est purement stratégique, et lucide :
« L'idéal, c'est que je me fasse opérer dans une semaine. Mais j'estime que pour y arriver de la façon la plus saine possible, il faut que je prenne deux mois. Pour que les sept mois d'après se passent correctement, il faut que je rajoute deux mois au processus. »
Et l'entourage, évidemment : « Mais attends, là ça fait déjà sept mois. Tu prends deux mois de plus et encore sept mois. C'est énorme. » Sa réponse : « Oui, je sais. Mais si je veux tenir les sept mois prochains, c'est comme ça que je le ressens et c'est comme ça que ce sera le plus optimal. »
Ce qu'elle fait là, techniquement, c'est se connecter à son besoin réel plutôt qu'au calendrier des autres, y compris celui des spécialistes. Et l'effet est celui que je cherche systématiquement en coaching : quand tu sais pourquoi tu fais les choses comme ça, il est beaucoup plus facile d'être en accord avec tes choix. Pas juste parce qu'on t'a dit qu'il fallait faire comme ça.
Le retour : « un sac beaucoup plus rempli »
Elle revient. Elle remporte le sélectif. Et quand je lui demande comment est cette nouvelle Naïlé qui arrive en compétition, elle sort l'image qui résume toute l'interview :
« J'arrive avec un sac beaucoup plus rempli. Et c'est ce qui me permet d'être beaucoup plus légère. J'ai beaucoup d'instruments dans mon sac, et maintenant à chaque petite pichenette qui me titille à droite à gauche, j'ai la carte dans mon sac que je peux sortir. »
Plus rempli et plus légère. C'est exactement ça, l'expérience mentale : ce n'est pas une armure qui te rigidifie, c'est un jeu de cartes qui te laisse profiter des émotions intenses au lieu de les subir. Y compris la joie, y compris la tristesse.
Sur ce que cette double blessure a produit, elle emploie une autre image : « J'ai une petite fleur qui est en train de fleurir, mais qui a déjà tellement emmagasiné de force et d'expérience que fleurir me coûtera moins d'énergie que si je n'avais pas eu toutes ces expériences. »
Aujourd'hui, elle gère seule son mental : « Je trouve que j'ai assez de cartes en main pour gérer les expériences toute seule. Et je trouve ça trop chouette d'être maître de la situation, de savoir comment on fonctionne, de savoir ce dont on a besoin dans telle situation. » C'est, pour moi, la finalité de la préparation mentale : rendre l'athlète autonome.
Le rituel d'après-compétition que tu peux copier
Je lui demande son secret pour que chaque compétition devienne une expérience utile pour la suivante. Sa réponse : « Sur chaque compétition tu apprends un petit bout de toi-même, et du coup pour la prochaine tu auras un petit truc en plus qui est juste toi, mais que tu as conscientisé. »
Reste à savoir comment on le conscientise. Parce que la plupart des compétiteurs enchaînent les compétitions et, quand ça s'est mal passé, enfouissent tout sous le tapis. Elle fait quelque chose de très simple :
« Je m'enregistre sur mon téléphone. Je raconte les choses qui m'ont marquée, positives ou négatives, ou des choses intenses que j'ai envie de raconter. Quand tu parles, tu réfléchis beaucoup moins que quand tu écris. En le disant, tu penses les choses différemment. Et si tu as besoin, tu peux le réécouter. »
Elle appelle ça ses « autopodcasts ». Et ça marche pour une raison précise : en coaching, si je pose autant de questions, ce n'est pas tant pour que l'athlète me réponde à moi, mais pour qu'il se réponde à lui-même, qu'il pose des mots sur ce qu'il ressent et sur ce qu'il vit.
À copier dès ta prochaine compétition : dans les heures qui suivent, ouvre le dictaphone de ton téléphone et raconte à voix haute ce qui t'a marqué. Sans structure, sans filtre. Tu verbalises, donc tu conscientises. Et tu peux y revenir avant la prochaine échéance.
Le mental de la reprise après blessure, c'est un chantier long. On ne le mène pas seul. La préparation mentale en escalade, c'est le travail de fond derrière ces épisodes.
Mon bilan de préparation mentale offertSon conseil à un jeune grimpeur qui doute
Ma dernière question portait sur le manque de confiance et le regard des autres. Sa réponse déplace complètement le problème :
« Si tu te sens jugé par l'extérieur, essaie de te recentrer sur toi pour pouvoir sortir ce que tu veux vraiment leur montrer. Pour le moment, le plus important, c'est d'essayer de percevoir toutes les parties de toi que tu ne perçois pas encore. »
Autrement dit : trouver ce que tu es vraiment pour le dégager naturellement, plutôt que de laisser les autres venir chercher en toi ce qu'ils projettent. Parce que ce qu'ils projettent leur appartient, à eux.
Son mot de la fin boucle la boucle : « L'escalade m'apprend à être moi-même, mais l'escalade n'est pas toute ma vie. Si je n'avais pas eu l'escalade, j'aurais eu d'autres moyens de découvrir cette partie de moi. C'est tombé sur l'escalade et c'est génial, mais ce n'est pas que ça. »
Ce que j'en retiens
On n'a pas le choix des difficultés qu'on rencontre. Naïlé n'a pas choisi cette double blessure. Mais on a le choix de ce qu'on en fait, et c'est là toute la différence.
Ce sont les épreuves qu'elle a affrontées qui font la femme qu'elle est aujourd'hui, mais aussi la compétitrice capable d'affronter les épreuves d'une Coupe du Monde. C'est le même mécanisme que celui que je décris dans l'épisode sur la peur avant une compétition : la force d'un champion ne se mesure pas au fait qu'il n'ait jamais eu de difficulté, mais aux difficultés qu'il a su relever.
Alors la vraie question, c'est la tienne : quelles sont les épreuves que tu affrontes en ce moment, et comment t'y prends-tu pour les transformer en force ?
Si tu n'as pas écouté la première partie, elle raconte le burn-out sportif qui a précédé tout ça : le parcours mental de Naïlé Meignan, partie 1.