Burn-out sportif : le récit de Naïlé Meignan
Championne d'Europe en titre. Et à 18 ans, elle a arrêté l'escalade pour une durée indéterminée.
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Elle a tout gagné chez les jeunes. Championne d'Europe en titre chez les seniors, deux podiums en Coupe du Monde. Sur le papier, la carrière de Naïlé Meignan est toute tracée. Et à 18 ans, elle a arrêté l'escalade pour une durée indéterminée.
Cette interview, je l'ai voulue pour une raison simple : le mental de champion, ce n'est pas un don. Ça se construit dans les galères. Et beaucoup de grimpeurs ne réalisent pas à quel point la dimension psychique pèse sur leur performance, ni comment s'y mettre.
Naïlé a accepté parce que son parcours en préparation mentale a été, comme elle le dit, « différent et atypique » : « Il y a différentes façons de faire, différentes façons de le percevoir et de s'approprier la préparation mentale. »
Les larmes en compétition, dès 12 ans
Naïlé a commencé la compétition vers 8 ans, en catégorie cabri, une catégorie inventée en Savoie pour les enfants trop petits pour être microbes. À ce stade, aucun enjeu : grimper avec les copains, s'amuser, se tirer la bourre dans les blocs.
Tout change en benjamin. L'entraînement s'intensifie, les premières compétitions internationales arrivent, et avec elles deux difficultés qu'elle vit mal.
La première, ce sont ses émotions : « À cet âge-là, tu ressens les émotions beaucoup plus fortement. Je pouvais vite être déçue, beaucoup pleurer, être en colère. Et je n'aimais pas du tout partager cette image de moi. Ça me frustrait de me dire : je suis en train de pleurer sur une compétition, tout le monde me voit pleurer. »
La seconde, c'est le regard des autres. Parce qu'elle a déjà un bon niveau, les attentes se posent sur elle sans qu'elle ait les outils pour les gérer :
« Les parents des autres enfants savent que tu es forte. Du coup il y a un regard un peu plus insistant : ah attends, là il y a Naïlé qui grimpe, tout le monde s'arrête, il faut qu'on regarde les méthodes. Alors que je grimpe un peu comme tout le monde. »
Sa stratégie à 12-13 ans ? Mettre ça sous le tapis. « J'ai plutôt essayé de me dire : pour le moment je fais tout ça parce que je m'amuse. Je me raccrochais à la partie jeu, à la partie plaisir avec les amis, et je mettais le reste sous le tapis. » Le revers de la médaille, en somme.
Ce que la prépa mentale a réellement changé, et ce qu'elle n'est pas
En U16, son club met en place des séances de préparation mentale collectives, une fois par semaine. Et le problème mis sous le tapis en ressort assez vite : gestion du stress, gestion du regard des autres, rapport aux résultats.
Mais sur ce point, elle est catégorique, et c'est sans doute le passage le plus important de l'interview :
« Ce n'était pas le fait de faire des séances de préparation mentale qui m'ont fait m'améliorer. C'était de comprendre comment ça se passait, de le mettre à hauteur de ce que je vivais, et ensuite, compétition après compétition, de trouver les choses qui marchaient pour moi. La préparation mentale, ce n'est pas une recette miracle. C'est comme s'entraîner. »
Dans « préparation mentale », il y a préparation. Ce ne sont pas trois exercices de respiration qui règlent le problème d'un coup. C'est passer par l'intelligence émotionnelle : apprendre à comprendre ce que sont ces émotions et ce qu'on vit.
Et ça demande une posture précise de ta part : « On me donne plein de pistes, et il faut que je sois assez curieuse et assez motivée pour les tester, même si potentiellement ça ne va pas marcher tout de suite. Il faut garder la motivation de se dire : c'est petit à petit, c'est une brique après une brique. »
Le gap senior : ce qui était acquis ne l'est plus
Deuxième du championnat de France senior en U18, qualifiée pour ses premières Coupes du Monde. Et là, le mur.
« Toute ma première saison de Coupe du Monde chez les seniors, je n'ai pas du tout réussi à m'exprimer. Je me faisais drôlement écraser. Un peu comme un retour en benjamin : écrasée par les attentes, mes émotions, la frustration, la déception. J'ai un peu tout perdu et d'un coup je me suis dit : oula, ça y est, je suis retournée en benjamin. »
La prise de conscience met du temps à venir, et elle vaut pour toi aussi. Dans sa tête, ces points-là étaient réglés : « J'ai déjà travaillé sur tous ces points. Si j'en suis arrivée là, c'est que c'est acquis. Et en fait non : c'était acquis, mais pas sur cette échelle-là. »
C'est exactement ce que je vois chez mes athlètes : celui qui a enfin appris à gérer les qualifications arrive en finale, et découvre que la finale est un nouvel apprentissage. Son image est parlante :
« C'est comme si tu as une super force de doigts pour ton niveau régional. Tu arrives en national, ça t'empêche de performer parce que c'est le cran au-dessus. Mais ça ne veut pas dire que tu es nulle en force de doigts. Il faut juste remonter les curseurs. »
La leçon : à chaque nouveau palier, ne considère pas tes acquis comme définitifs. Repasse-les en revue, cherche ce qui peut encore être amélioré, même sur ce que tu maîtrises.
Le burn-out sportif : quand le jeu n'est plus un jeu
La frustration s'installe, et avec elle la perte de plaisir. « L'escalade, pour moi, c'était vraiment un jeu. Et là, le jeu n'est plus marrant. Ça me fatigue de dépenser autant de temps et d'énergie pour être frustrée, être parfois en colère et ne pas profiter du moment, alors que c'est moi qui m'offre à moi-même de participer à ces compétitions. Personne ne me force. »
Elle n'arrive pas à casser le cercle. Elle se force. Jusqu'au bout :
« Je me suis un peu forcée jusqu'à arriver à une sorte de burn-out sportif. Au bout d'un moment je me suis dit : là c'est bon, je ne veux plus jamais faire de compétition de ma vie. »
Septembre 2018 : elle arrête l'escalade pour une durée indéterminée. Et son regard sur cet épisode est sans complaisance : « Je suis allée beaucoup trop loin. J'aurais pu éviter ce burn-out, qui m'a coûté beaucoup d'énergie. J'aurais pu revenir petit à petit sur ce qui se passait mal pour éviter d'en arriver là. Parce que là, c'était quelque chose qui s'est imposé à moi. »
Si tu es en train de « t'accrocher » alors que tu ne prends plus aucun plaisir en compétition : c'est de ça qu'elle parle. Ne pas attendre que ça s'impose à toi.
« Tu ne retrouveras jamais ton niveau »
Trois mois sans grimper du tout. Puis une reprise complètement libre, au feeling : parfois trois fois par semaine, parfois pas du tout.
Le plus dur, ce n'est pas la pause. C'est l'entourage. « C'était hyper dur de dire : j'ai 18 ans et je prends la décision de faire une pause escalade. Tout le monde autour de moi ne comprenait pas. Ils se disaient : tu fais ta crise d'adolescente. Et moi je me disais : ce n'est pas du tout pour ça. Il y a des choses beaucoup plus profondes en moi qui font que j'ai besoin de cette pause. »
Elle distingue très nettement deux cercles. Le cercle intime (parents, famille, quelques proches), qui cherche à comprendre et qui accompagne. Et le cercle juste après, qui assène : « Si tu arrêtes l'escalade maintenant, tu ne retrouveras jamais le niveau. »
Son verdict, avec le recul : « Si c'était à refaire, je le referais un milliard de fois. »
Un an plus tard : championne du monde
Ce qu'elle est allée chercher pendant cette année, ce ne sont pas des techniques. C'est un pourquoi.
« J'étais rentrée dans une routine. Ça faisait déjà dix ans que je faisais de la compète, et j'avais ce truc de me dire : je ne vais pas aux compètes comme je me brosse les dents tous les jours. Ce n'est pas pour ça que je fais de l'escalade. C'est pour que chaque compète soit quelque chose où j'apprenne, où je profite, qui me fasse plaisir. »
Il y a une progression de maturité là-dedans qui me frappe. Enfant, on se demande quoi faire. Puis comment le faire pour y prendre du plaisir. Et c'est en grandissant vraiment qu'on se demande pourquoi on le fait. Une fois ce pourquoi trouvé, le comment et le quoi deviennent beaucoup plus simples.
Reprise de l'entraînement mi-2020. Février 2021, six mois plus tard, elle est loin du niveau des meilleures Françaises. Ce qui tient, c'est le cap : « L'objectif, c'est de revenir pour les championnats du monde. Tant pis si ça ne se passe pas bien entre-temps. » Et le rôle du coach dans cette période :
« C'était hyper puissant d'avoir un coach qui croit en toi et qui croit en l'objectif que tu t'es posé, et qui malgré toutes les compétitions entre-temps te fait garder la tête haute en te disant : rappelle-toi, on fait tout ça pour ça. »
En 2021, elle est championne du monde jeunes. Un an après une année de pause.
Ce que j'en retiens
Ce qui m'inspire dans cette première partie, c'est que les épreuves qu'elle a affrontées lui ont permis de s'affirmer, elle, qui elle est vraiment. Elle a pris conscience que sa valeur n'est pas définie par ses résultats en compétition : elle existe en dehors.
On pourrait croire que cette prise de conscience a diminué ses ambitions. C'est l'inverse. C'est exactement ce qui lui a permis de retrouver le goût de la compétition, et de jouer le jeu de façon libérée, sans avoir l'impression de jouer sa vie entière à chaque essai, ce qui rejoint directement ce que je disais sur les essais gâchés en compétition.
Mais tout s'arrête de nouveau brutalement. Décembre 2021 : rupture des ligaments croisés. Dans la partie 2 de cette interview, tu découvriras comment elle a affronté le plus grand défi de sa jeune carrière, et comment ça lui a forgé un mental de compétitrice.
Retrouver le plaisir de grimper après une saison de trop, ça se prépare autant que la performance. La préparation mentale en escalade, c'est le travail de fond derrière ces épisodes.
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